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  • aurore malet karas

WAP, est-il un clip féministe ?

Ou comment ce clip met en exergue un des plus puissant fondement de la domination masculine.


Le clip de Cardi B et Megan the Stallion, WAP, a généré près de 60 millions de vues en à peine 3 jours (et 120M aujourd’hui, 2 semaines après), et les réactions ne se sont pas faites attendre... En effet, dans des scènes aux couleurs acidulées, entre des animaux totems des reines et déesses africaines, les deux femmes mettent à l'honneur leur "pussy lubrifié", et leur envie de phallus masculin, sans concession, pudeur, ou tabou. De quoi choquer l’Amérique puritaine...




Personnellement, je me suis vite détournée du RAP et RnB des années 2000, précisément à cause des modèles stéréotypés qu'ils offraient aux hommes (et au femmes) : toujours des dealers/proxénètes qui jettent des dollars à des femmes tenues en laisse. Rien d'élégant, de fin, enfermant encore et toujours les minorités noires et arabes dans des rôles bas de gamme...On râle sans vraiment dénoncer jusqu'au bout, en acceptant les caricatures imposées par la société... Et surtout jamais de second degré ! Bref, tout pour m'agacer.


Autant dire que quand Mymy du magazine Madmoizelle m'a demandé mon analyse du clip, j'ai accepté ce challenge sur le champs ! Et je n'ai pas été déçue d'avoir mes paroles retranscrites mots pour mots (ce qui est rare !), avec toutes les nuances à apporter, qui sont souvent éludées par manque de place ou de temps dans d'autres interviews. Un article riche donc, où mon analyse est mise en perspective avec celle de Neefa, journaliste rap chez OKLM, pour décrypter au mieux le buzz autour de ce clip.


Mais si je décide d'ajouter une page de blog à cette interview c'est à cause des réactions, notamment des féministes, à ce clip.


Evidemment, parler de sexe en art n'a rien de nouveau ! Surtout dans la musique ! Nous pouvons facilement évoquer Björk qui a toujours été explicite dans de nombreuses œuvres, sans avoir jamais été qualifiée de vulgaire, depuis le clip de Pagan Poetry où elle chante seins nus dans une robes de perles et de plumes, jusqu'à Arisen my senses et Family de Vulnicura où ses blessures deviennent une vulve géante, en passant bien sûr par Bedtime story écrite et composée pour Madonna. Evidemment, cette dernière reste la reine incontestée de la provocation "sexuelle" dans ses chansons. Plus récemment, impossible aussi de passer à côté de Lady Gaga. Il y a aussi, bien sûr, les Rockbitch, moins connues sauf des metalheads old school, où les membres exclusivement féminines performaient des actes sexuels sur scène, et avaient pour habitude de jeter un "golden condom" dans la foule dont l'heureux acquéreur obtenait le droit d'aller les rejoindre en coulisses... la suite de la soirée. En France, il y aurait aussi Sexy sushi ! Bref, la liste est longue...




Alors pourquoi autant de buzz autour de ce clip ?? La société sort-elle trop brutalement du confinement pour occulter le second degré de Cadri B et Megan The Stallion, qui finissent le clip par une sortie clownesque ??





Plusieurs éléments méritent d'être soulignés et mis en perspective : le premier est qu'il s'agit justement de rap, où jusqu'à très peu de temps, les chanteuses adoptaient les codes masculins: baggis, capuches, gestuelle. Bref encore et toujours : on se fait accepter des hommes en les imitant. Cette nouvelle génération de femmes rappeuses casse les codes : on peut être femme jusqu’au bout des (longs!!) ongles et faire du rap ! Et avoir une place, et être disque d'or aussi apparemment, et même avoir plus de succès que des hommes... Surtout sans montrer des images dégradantes de l'autre sexe ! Comment ne pas saluer cette élégance !?


Ensuite, la sexualité qu'elles dépeignent ici n'est pas sale ! Contrairement aux clips de leurs homologues masculins, leurs sexualités à elles est joyeuse, débordante, riche, puissante, positive, assumée, volontaire ! A l'image de la femme du XIXème siècle, pour laquelle les suffragettes et autres féministes se sont aussi battues : avoir le droit à la libre expression de ses désirs, envies, besoins, au même titre que les hommes. Dans une société encore pétrie d'injonctions judéo-chrétiennes, incitant à la haine du corps, où l'idéal bourgeois est encore trop présent dans les modèles de réussite sociale, c'est sûr que ce message fait tâche ! Mais pourtant, les femmes jouissent, désirent et ne se contentent pas de gentiment consentir à ce qui leur est proposé.


Oui, de nombreuses femmes ne sont pas intéressées, et ne se sentent pas concernées par le besoin d'un phallus les pénétrants comme prôné dans WAP, mais beaucoup d'autres femmes si ! Et aucune ne détient le monopole de l’expression du (ou d'un) désir féminin qui est par définition complexe et pluriel, changeant en fonction des partenaires et des expériences.


Car, sans en faire le Leitmotiv de la nouvelle vague féministe, il ne faut pas oublier que la domination masculine qui s'est codifiée et structurée dans la Rome antique, dénigre, voire annule, ce désir sexuel de la femme. Une femme bien (aka une femme de citoyen romain) n'est pas sexuelle, c'est une mère ; la chair, c'est réservé aux prostituées, au vulgus quidam.... Et c'est là où je m'interroge dans les commentaires et les réactions des femmes que je vois en ligne face à ce clip : dès qu'elles n'aiment pas, elles utilisent tout de suite le qualificatif de ... "VULGAIRE"... Oui, du mot latin vulgaris, adjectif qu'on utilisait pour ce même vulgus quidam : on applique donc le même qualificatif fondamentalement et originellement patriarcal afin de dévaluer les femmes qui osent prôner leur désir (ce qui reste un acte courageux même au XIXème siècle...) Ne devrait-on pas combattre ce même patriarcat qui nous enferme et nous divise pour mieux s'imposer ??


Donc, oui, ce clip est féministe. Fondamentalement, brutalement féministe, même. Le fait qu'il soit de notre goût esthétique ou non n'a rien à voir avec le schmilblick. WAP fait parler de lui, et c'est bien ! Je trouve personnellement inspirant de voir qu'une jeune femme noire américaine, qui vient du Bronx, qui s'est sortie seule de violences conjugales, de la pauvreté, puisse amener le débat sur le désir féminin.


A nous de suivre, mais en sommes nous capables ?


Nous autres victoriens, commençait Michel Foucault dans le premier tome de son Histoire de la sexualité...


Arriverons-nous à nous défaire de cet idéal bourgeois et accepter de ne pas juger d'emblée de "vulgaire" une femme qui dit ouvertement aimer le sexe, afin d'en mesurer le courage, sans le dramatiser pour autant ?

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